• à moi avant d'être à Proust

    Lire la suite...

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  • La rouquine en corolle verte– Tu es magnifique. Me disait-il, sans l'ombre d'un doute dans la voix.

    Je ne m'étais jamais trouvée magnifique, mais si cet homme-là le pensait alors je voulais bien faire semblant de le croire.

    Je relevais ma longue tignasse rousse en chignon – il aimait toujours ma nuque découverte – et je me plantais devant le miroir au-dessus du lavabo…

    Est-ce que cette image est magnifique ?

    Je me souviens les avoir longtemps regardés jouer. Et un jour, je m'étais approchée du groupe dans la cour de récréation. Avec des vraies manières de fille, je faisais valser les godets de mon nouveau manteau vert en faisant des petits demi-tours sur les pointes. Ça s'ouvrait comme une corolle, c'était très joli.

    Assez joli pour que je me paye l'audace d'espérer que le beau petit garçon blond voudrait être mon copain. Il m'a propulsée au centre de la ronde, j'ai d'abord cru que c'était pour jouer, mais devant tous les visages édentés et hilares il a scandé avec un rire méchant « Emmanuelle heuuu, elle est pas belle heuuu !!!! »

    Les autres ont repris en cœur.

    J'aurais voulu me sauver tout de suite. Courir chez mémé, jeter mon manteau, lui raconter mes misères et me faire consoler.

    Je suis rentrée à la maison après l'école. Ma mère était là, agacée par je ne sais quoi. Ça se voyait quand ça n'était pas le moment. J'ai posé sur la table de la cuisine les deux clichés qu'on nous avait distribués le jour même. Photo de groupe et photo individuelle, la frange coupée de travers, le sourire forcé, le col de mon sous-pull orange godillant jusqu'au menton.

    Je n'aurais pas dû lui raconter mon humiliation publique. Que pouvait-elle me dire ? Elle ne supportait pas mes larmes pour des raisons aussi futiles.

    Et elle avait mal à la tête.

    En jetant un œil distrait sur ma photo, comme un constat sans appel mais pas dramatique, elle a donné raison au petit garçon blond en soupirant « heureusement que tu es intelligente parce que c'est vrai que t'es pas belle… »

    Intelligente… C'est le docteur qui lui avait dit. Après une angine pas soignée qui avait tournée en méningite, je m'étais réveillée de sept jours de pseudo coma avec une faim d'ogre et un vertige me bloquant net en haut des escaliers.

    Gracieuse, j'avais descendu les marches sur les fesses en m'accrochant à la rampe et avec un parfait accent picard, j'avais réclamé des patates.

    Il fallait que l'on sache si mon cerveau n'avait pas un peu morflé au passage. Il était nickel. Ma mère était fière cette fois. Non seulement je n'étais pas neuneu, mais les tests disaient que la petite irait loin.

    Alors, non, je ne trouvais pas cette image magnifique. Il était trop tard pour qu'on me fasse croire ça. Mais j'avais appris à la rendre harmonieuse. Ma singularité avait fait le reste.

     
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  • Me, I and myselfEn coloc sous mon crâne

     

     

    Au fait, je m'appelle Emmanuelle.

    J'ai vu le jour il y a quarante et quelques années. À cette époque, je suis unique, sans parasites, brut de décoffrage, prête à affronter la vie avec paraît-il, de belles dispositions, de quoi me construire une vie plutôt idéale.

    Le problème, c'est les autres… Parfois c'est l'enfer.

    Ma tête s'est rapidement fait squatter par des colocataires assez infréquentables. Une lutte s'est alors engagée entre elles et moi. Non pas que je veuille à tout prix les faire dégager, mais au moins qu'elles se taisent et me laissent vivre en paix avec mon moi de base.

    Je les connais bien maintenant, j'en ai identifié quatre :

    La pétasse à l'eau de rose. Au minimum, elle veut être une princesse. Elle est rose à paillettes. Mièvre au possible, son répertoire c'est la sensiblerie. Tout ce qu'elle veut, c'est qu'on l'aime, avec un grand A et des cœurs partout. Elle est amoureuse tout le temps et de n'importe qui, elle est amoureuse de l'amour ou de tout ce qui s'en approche.

     

    La punk rebelle autodestructrice. Arrogante, provocatrice, elle dépasse toutes les limites. Elle fume, elle picole parfois, les méandres des paradis artificiels sont tellement plus beaux que la réalité des gens normaux. Son univers c'est les écorchés vifs, ceux qui brûlent la chandelle par les deux bouts, l'obscurité de la vie, torturer son corps et son esprit. Elle ne se fait aucun cadeau et écrabouille tous ceux qui voudraient la ramener à la raison. Parce que tout ce qui est raisonnable, elle déteste !

     

    La grosse feignasse aux goûts de luxe. Des journées entières, vautrée sous sa couette à ne rien faire d'autre que zapper à la recherche de ce qui se fait de plus débile à la télévision. À sa décharge, l'époque actuelle lui offre un vaste choix. La tentation pour elle de se laisser glisser dans le rien est omniprésente. Asseoir sa paresse dans un intérieur de bon goût, se laisser vivre à l'abri du besoin, faire du shopping avec une carte à débit illimité c'est tout ce qu'elle attend de la vie.

     

    La petite fille abandonnée. Craquante ! C'est ma préférée et elle le sait la chipie ! Elle a peur de tout, tout le temps. Elle ne veut pas être seule, elle veut qu'on la rassure, qu'on soit gentil et qu'on la laisse faire des bêtises. Tous les enfants font des bêtises, n'est-ce pas ? Elle prend son petit air désolé, se tortille un peu les mains, bafouille en demandant pardon, promet d'être sage et c'est gagné. Elle peut retourner jouer.

    Comme je ne les maîtrise pas toujours, j'essaie au moins mais souvent en vain, de faire régner un peu d'ordre. Que tout le monde ne parle pas en même temps, que chacun range son bordel, que l'on ne se marche pas sur les pieds, quand l'une parle que les autres soient à l'écoute de ce qu'elle a à raconter. C'est pas gagné tous les jours mais je suis tenace et je les dompte parfois… le temps d'une trêve.

    Le résultat de cette cohabitation, c'est une vie un peu décousue, plusieurs vies en une seule, parfois anarchique et parfois bien rangée, souvent douloureuse mais jamais sans relief.

     
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  • On ne s'habitue jamais au manque de l'autre. On accepte ce que l'on ne peut pas changer, on s'adapte.

    On enfile les jours trop longs comme un taulard dans sa prison avec en prime la liberté qu'il n'a pas, mais de cette liberté-là, on n'en fait rien d'autre qu'une interminable attente…

    Et le retour arrive. On se serre longtemps et fort, la porte même pas refermée. L'intensité des plus belles scènes d'amour du cinéma, la réalité des émotions en plus.

    Le bonheur presque douloureux du cœur trop longtemps habitué à ne plus s'emballer. Bouche ouverte, tordue, dans un mélange de joie et de souffrance, enfoncée dans le cou de l'autre, luttant pour ne pas laisser les larmes s'échapper, incapable d'articuler, ne voulant que sentir et goûter, absorber l'autre tout entier. Et le maintenir plaqué, soudé, dessinant du bout des doigts les lignes de son visage.

    Reprendre doucement son souffle, se laisser apaiser par les mots moelleux, se détacher finalement sans lâcher les mains, accepter de reculer un peu pour enfin regarder ses yeux.

    Et sourire.

    Le manque et l'étreinte

     

     

     
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  •  

    J'ai ouvert la porte et je suis tombée nez à nez avec un cheval de course, un pur-sang, un être solaire aux grands yeux jaunes-verts. Son casque de moto à la main, il a fait une sorte de pirouette sur mon paillasson, m'a offert un vrai sourire gentil.

    Je l'ai vite fait entrer pour pas qu'on me le pique, mon homme idéal et tellement imprévu.

    Il est fin, il est puissant, il est touchant. C'est un danseur étoile, un chat sauvage avec un regard d'enfant. Des cheveux châtains mi- longs caressent sa barbe de trois jours, un t-shirt laisse apparaître un bout de tatouage sur son biceps, et je devine à travers son jean râpé un petit cul à damner toutes les saintes. Pas une once de gras qui dépasse mais une grâce naturelle qui attrape chacune de mes cellules pour faire de moi une part de lui. Instantanément.J'ai servi du Pommard dans des gros verres et je me suis assise face à lui dans le fauteuil crapaud bleu. Vautré dans le canapé, il buvait des petites gorgées, faisait tourner le pied du verre entre ses doigts, parlait peu, écoutait beaucoup et il souriait franchement.

    Je le séduisais avec des mots assaisonnés, çà et là, de toutes petites manières.

    C'était un homme d'une infinie sensualité, un homme qui ne drague pas, qui ne s'écoute pas parler, mais qui entend tout ce qu'on lui dit. J'avais ferré un contemplatif aux grands yeux bien ouverts et au sourire gourmand.

    Pendant qu'il farfouillait dans la boîte à musique, je coupais des dés de fromage, les accompagnais de confis d'oignons, délicieux avec le Comté, présentais les tomates dans un joli bol, la terrine dans une petite assiette, je tranchais le pain et présentais le tout sur un plateau. Massive Attack chantait « Protection ».

    Protection

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique